Ce qu'il y a dans les malles · Chapitre 1
Ce qu'il y a dans les malles
Le jour où la bibliothèque a brûlé
Tombouctou, août 2012.
Le soir venu, dans une maison du centre, quelques hommes et quelques femmes remplissaient une malle. Ils y déposaient des objets si fragiles qu'il fallait les prendre à deux mains ; puis ils rabattaient le couvercle de métal, et ils en commençaient une autre. Nul ne parlait. Dans les rues, une police des mœurs veillait à ce que la ville se tînt tranquille, et la ville se tenait tranquille.
Puis un 4×4 emportait les malles, calées dans le coffre sous des bâches et des sacs de vivres, et il partait vers le sud. Devant lui s'ouvraient mille kilomètres de piste, des barrages tenus par des hommes en armes et, tout au bout, Bamako.
Cela recommença le lendemain, et le surlendemain, et presque chaque jour de l'automne.
Ce que contenaient ces malles, la ville entière l'ignorait, hormis une poignée de gens qui se taisaient. Et lorsque le monde l'apprendrait enfin, cinq mois plus tard, il l'apprendrait à l'envers.
Lundi 28 janvier 2013.
Ce matin-là, les troupes françaises et maliennes entrèrent dans Tombouctou. Les occupants s'étaient enfuis vers le nord pendant la nuit ; les habitants sortirent dans les rues de sable, et la ville respira pour la première fois depuis neuf mois.
Neuf mois, c'était long. La musique avait été interdite, les femmes voilées, un tribunal avait jugé, une police des mœurs avait veillé sur la moralité de chacun. Et le monde, au bout de quelques semaines, avait cessé d'en parler.
Or, dans l'après-midi même, une nouvelle partit de Tombouctou et fit le tour de la planète. Le maire annonçait que les manuscrits avaient brûlé. Que l'Institut Ahmed Baba, la grande bibliothèque publique de la ville, avait été incendié avant le départ des jihadistes. Que le patrimoine écrit le plus célèbre d'Afrique de l'Ouest venait de partir en fumée.
Le mot de Tombouctou portait depuis deux siècles une charge singulière dans l'imaginaire européen. Ce n'était pas le nom d'une ville, c'était le nom d'un ailleurs : jadis la cité aux toits d'or dont des explorateurs étaient morts d'avoir cherché la route, le bout du monde. Depuis une quinzaine d'années à peine, une seconde image était venue recouvrir la première — la ville aux manuscrits, la bibliothèque du désert, la preuve que l'Afrique avait écrit.
Que ces livres-là eussent brûlé était insoutenable. La nouvelle réunissait dans une seule dépêche tout ce qu'une rédaction pouvait désirer — un trésor, des fanatiques, un incendie, une morale — et elle fit le tour des rédactions du monde en quelques heures.
Elle était fausse.
Puis on entra dans le bâtiment, et l'incendie avait bien eu lieu ; mais il avait eu lieu dans un bâtiment où les manuscrits n'étaient pas entreposés, et le nombre de documents détruits se comptait, selon l'historien américain Bruce Hall, en « peut-être plusieurs centaines ». Il y avait des cendres, et peut-être quelques centaines de documents perdus. Il n'y avait pas la bibliothèque, parce qu'elle n'y avait jamais été.
Le maire avait parlé dans l'heure qui suivait la délivrance de sa ville, et sa phrase avait déjà fait deux fois le tour du monde.
Restait à savoir où se trouvait le reste. En le cherchant, on découvrit ce que Tombouctou avait tu pendant tout l'automne.
Les malles.
Depuis le mois d'août, elles quittaient la ville par la route et par le fleuve. Elles descendaient dans des coffres de 4×4 et au fond de pirogues, sous des bâches, sous des vivres ; elles franchissaient les barrages ; elles remontaient le Niger ou roulaient mille kilomètres vers le sud, jusqu'à Bamako, où d'autres mains les rangeaient dans des entrepôts loués pour l'occasion et répartis en une dizaine de caches. Cela avait duré tout l'automne. Cela durait encore le jour où le maire annonçait au monde que tout avait brûlé.
Tandis que le monde pleurait une bibliothèque en cendres, la bibliothèque se trouvait à mille kilomètres de là, en caisses, sous clé.
Quelqu'un avait vidé la ville de ses livres avant que la question ne se posât.
Pour faire sortir d'une ville occupée le contenu de quarante bibliothèques privées, il fallait savoir où elles se trouvaient ; obtenir de chaque famille qu'elle confiât ce qu'elle protégeait depuis des générations ; trouver des malles, trouver des véhicules, trouver des chauffeurs prêts à conduire et de quoi les payer ; et tenir tout cela secret pendant des mois, dans une ville où une police des mœurs contrôlait les rues.
Il fallait, surtout, être connu de ces quarante familles, et savoir à qui parler pour qu'une porte s'ouvrît.
Un homme, à Tombouctou, présidait l'association qui réunissait ces quarante familles, et connaissait chacune de leurs portes. Il n'agissait pas seul — l'institut public menait de son côté sa propre évacuation —, mais c'est de lui que le monde retiendrait le nom. Il était né dans la ville en 1964. Il dirigeait la bibliothèque qui portait le nom de son père, et il présidait une association qui réunissait les propriétaires des bibliothèques privées de Tombouctou. En quelques mois, il allait devenir l'un des hommes les plus célébrés du monde de la culture : un best-seller américain lui serait consacré, puis un livre britannique, puis deux films, et un responsable de la fondation Ford qualifierait l'opération de « moment à la Indiana Jones dans la vraie vie ».
Il s'appelait Abdel Kader Haïdara.
Trente et un ans plus tôt, dans une maison du quartier de Sankoré, son père venait de mourir. On partagea le bétail, les biens et l'argent entre les enfants. Et l'on confia les livres à un garçon de dix-sept ans.
Récit reconstitué à partir de sources documentées. Certains noms ont été modifiés. Les dialogues sont reconstitués.