La guerre cachée · Chapitre 1
La guerre cachée
Le greffier
Forêt de Boumnyebel, pays bassa, Cameroun sous tutelle française. 13 septembre 1958, avant le lever du jour.
Les insectes de la forêt équatoriale n'avaient pas fini de bruire ; de grosses gouttes tombaient encore des feuilles, une à une, dans le noir. Un homme de quarante-cinq ans dormait à même le sol, roulé dans une couverture, entouré de quelques fidèles. Trois années plus tôt, il avait cessé de dormir deux nuits de suite au même endroit ; trois années durant, l'armée française avait ratissé cette forêt sans jamais l'y surprendre.
Il n'avait pas de fusil. Ce qu'il portait, ce qu'il protégeait mieux que sa propre vie, tenait dans une sacoche : des cahiers. Des centaines de pages écrites serré, à la main — des analyses, des lettres, des consignes, des mémoires adressés aux Nations unies. L'homme le plus recherché du territoire était un homme qui écrivait.
Neuf mois plus tôt, depuis ce même maquis, il avait rédigé une phrase qui expliquait tout ce qui allait suivre :
« Qu'on ne croie pas […] que nous nous laisserons intimider par les fusillades, les pillages et les tortures pour renoncer à notre noble mission qui est de continuer le bon combat pour la réunification et l'indépendance immédiates de notre beau et riche Kamerun. »
C'était daté du 2 décembre 1957. Écrit dans la forêt, par un homme traqué qui savait parfaitement ce qui l'attendait.
Ce matin-là, une patrouille avançait dans la brume. Elle était renseignée — par qui exactement, les historiens en débattent encore, sans rien trancher. Ce qui est certain, c'est qu'elle savait où chercher.
Sous les feuilles encore lourdes de la nuit, des pas se posaient avec un soin qu'aucun animal de la forêt n'aurait pris ; un souffle se retenait ; un oiseau, dérangé, s'envola d'un coup dans le silence.
Des cris. Une course dans les taillis. Des coups de feu.
À l'heure où le soleil se leva sur la Sanaga-Maritime, l'homme aux cahiers était mort.
Son corps serait exposé publiquement, pour que la région voie. Sa tombe serait recouverte de ciment, pour qu'elle ne devienne jamais un lieu de pèlerinage. Et pendant des décennies, dans son propre pays, prononcer son nom en public vaudrait des ennuis.
Il s'appelait Ruben Um Nyobè. Son peuple l'appelait le Mpodol : en langue bassa, celui qui porte la parole des siens.
Pourquoi la quatrième puissance mondiale avait-elle mobilisé son armée, ses préfets et — on le verra — ses services secrets, contre un greffier de tribunal qui n'avait jamais porté d'arme ? Et pourquoi, après lui, avait-il fallu tuer aussi ses deux héritiers : l'un empoisonné dans un restaurant de Genève, l'autre fusillé en place publique devant une foule qu'on avait convoquée pour regarder ?
Il fallait remonter dix ans plus tôt. Il fallait retourner à Douala.
1947. Palais de justice de Douala.
Ce bruit de machine était le sien. Ruben Um Nyobè avait la trentaine et portait le costume sans éclat d'un homme dont le métier consistait précisément à ne pas se faire remarquer : greffier, la fonction la plus discrète de la justice coloniale, celle qui enregistre, qui classe et qui recopie. Les jugements et les plaintes, les expropriations, les condamnations d'« indigènes » pour infraction au code du travail — tout, dans ce tribunal, passait par ses mains avant d'aller dormir dans un carton.
Or un greffier, cela lit. Ligne après ligne, dossier après dossier, Um Nyobè avait fini par connaître le droit colonial mieux que ceux qui l'appliquaient : les textes, les procédures et, surtout, les failles. Ses camarades diraient plus tard qu'on ne pouvait pas le prendre en défaut sur un article de loi, parce qu'il le citait de mémoire.
L'arme d'Um Nyobè, dès le premier jour, ce fut le texte.
Mais un greffier qui recopie des injustices toute la journée finit par se poser une question. Um Nyobè, lui, y répondit devant le premier congrès de son parti, à Dschang, le 10 avril 1950, en déclarant qu'« il ne servirait à rien de constater et de dénoncer » les injustices du système colonial « si l'action n'est pas organisée pour y mettre un terme ».
Constater ne suffisait pas. C'était la phrase d'un homme qui avait passé des années à consigner ce qu'il ne pouvait pas empêcher.
Or il existait un texte, justement, que ce greffier connaissait par cœur, et que la plupart des colons préféraient oublier.
Le Cameroun n'était pas une colonie française comme les autres. C'était un ancien territoire allemand, confié à la France et à la Grande-Bretagne après la Première Guerre mondiale — d'abord sous mandat, avant de passer, en 1946, sous tutelle des Nations unies. Sur le papier, la France ne possédait pas le Cameroun : elle l'administrait, provisoirement, sous le contrôle de l'ONU, avec obligation de le conduire vers l'auto-détermination.
Sur le papier.
Um Nyobè avait compris ce que ce mot voulait dire. Quelque part à New York, il existait une porte — une porte légale, internationale, que la France ne pouvait pas fermer toute seule.
10 avril 1948, Douala, arrière-salle d'un café du quartier bassa. Ils étaient une poignée : syndicalistes, employés, anciens combattants. Dehors il pleuvait ; dedans, on fondait l'Union des Populations du Cameroun. L'UPC.
Son programme tenait en deux exigences — deux seulement, mais chacune était un tremblement de terre : l'indépendance, et la réunification des deux Cameroun, le français et le britannique, séparés par les vainqueurs de 1918.
Personne, en Afrique française, n'avait encore osé écrire ces mots noir sur blanc. Pas « évolution ». Pas « autonomie dans l'Union française ». Indépendance.
Um Nyobè en devint le secrétaire général, et il fit de l'UPC ce qu'il savait faire : une machine à écrire et à organiser, avec des sections dans les villages, des cahiers de doléances tenus comme des registres de tribunal, et des pétitions qui montaient de section en section jusqu'à grossir comme une crue.
La police coloniale s'en amusa, au début — un parti d'indigènes qui rédigeait des motions. Elle rit moins lorsqu'elle comprit où ces motions s'en allaient : à New York. Car la tutelle onusienne offrait un droit presque inimaginable dans une colonie, le droit de pétition. N'importe quel Camerounais pouvait écrire directement aux Nations unies, et l'ONU pouvait inviter des pétitionnaires à venir parler. À la tribune. Devant le monde entier.
En 1952, la nouvelle tomba : les Nations unies acceptaient d'entendre l'UPC. En personne.
Le parti n'hésita pas une seconde sur le nom.
Un greffier bassa allait traverser l'Atlantique pour affronter, à la tribune des Nations unies, la puissance qui administrait son pays. À Paris comme à Yaoundé, on était convaincu qu'un « indigène » à New York ne changerait rien.
La France le lui fit sentir dès le premier pas du voyage : à Paris, il dut attendre près d'un mois qu'un visa américain veuille bien lui être délivré — un mois de préalable administratif avant de pouvoir seulement monter dans un avion.
Ce fut l'erreur la plus coûteuse de cette histoire. Elle se paierait six ans plus tard, à l'aube, dans une forêt du pays bassa.
Le lion a appris à écrire. La prochaine fois, il parle au monde.
Récit reconstitué à partir de sources documentées. Certains noms ont été modifiés. Les dialogues sont reconstitués.