La guerre cachée · Chapitre 2
La guerre cachée
L'homme qui parla aux nations
New York, 17 décembre 1952. Siège des Nations unies, Quatrième Commission de l'Assemblée générale.
Dans les couloirs, personne ne le remarquait : un Africain en costume sobre, seul, une serviette de documents sous le bras. Pas de gouvernement derrière lui, pas d'ambassade, pas de service de presse. La délégation française, elle, était chez elle ici — puissance victorieuse, membre permanent du Conseil de sécurité.
Le greffier de Douala s'assit face au monde. Devant lui, un micro, un verre d'eau, un chronomètre que personne ne voyait mais que tout le monde respectait ; derrière lui, dans la tribune du public, quelques Camerounais venus l'écouter, perdus dans une salle conçue pour des chefs d'État. Il posa son dossier, l'ouvrit à la bonne page, et il fit ce qu'il savait faire : il exposa.
On l'attendait peut-être sur le discours enflammé d'un révolutionnaire. Ce ne fut pas cela du tout. Selon le compte rendu de son intervention, il dit :
« Nous ne demandons pas l'indépendance immédiate. Nous demandons l'unification immédiate de notre pays et la fixation d'un délai pour l'indépendance. »
Un délai. Il ne réclamait pas le départ des Français le lendemain matin : il réclamait un calendrier, une date écrite quelque part. Il demandait à l'ONU d'obliger la puissance administrante à dire quand — « dans un avenir raisonnable », précisa-t-il, « c'est-à-dire le plus proche possible ».
C'était un raisonnement de juriste, pas de tribun, et c'est précisément ce qui le rendait dangereux : il ne demandait rien que les textes ne prévoient déjà. Il demandait simplement qu'on les applique.
L'argument qu'il tenait depuis le début, il l'avait formulé ailleurs sans détour : le droit, aussi bien français qu'international, était du côté de l'UPC.
Autour de la salle, des diplomates qui avaient préparé leurs dossiers pour contredire un tribun durent réviser leur objection en l'écoutant citer, article par article, les textes mêmes sur lesquels reposait leur propre mandat. Les délégués découvrirent, stupéfaits, qu'un homme venu d'un territoire sous tutelle maîtrisait le droit international mieux que bien des diplomates de métier. Son temps de parole était compté et chronométré ; il parla vite, et n'alla pas au bout de son texte. Il glissa pourtant un avertissement que l'histoire retiendrait : sans réponse positive aux demandes camerounaises, la réunification et l'indépendance risquaient de s'obtenir « au prix du sang ». Le chronomètre importait peu : la question du Kamerun — il l'écrivait avec un K, comme au temps allemand, pour marquer que les frontières française et britannique étaient un découpage d'occupants — était désormais posée publiquement à la face du monde.
Cette séance-là, on peut aujourd'hui l'entendre. Un enregistrement sonore du discours a survécu : conservé par Abel Eyinga, ancien militant de l'UPC, qui l'a transmis des décennies plus tard à une association d'étudiants camerounais pour qu'il soit rendu public. La voix du greffier de Douala à la tribune des Nations unies n'a jamais cessé d'exister — elle attendait, comme les cahiers.
Il reviendrait, en 1953, et de nouveau en 1954. Trois fois, le greffier traverserait l'Atlantique pour tenir la même ligne, imperturbable.
Au pays, pendant ce temps, quelque chose avait changé de nature.
L'homme qui rentrait de New York n'était plus un secrétaire général de parti. Les villages lui donnaient un nom qui n'appartenait qu'à lui : Mpodol. Celui qui porte la parole.
Et sa parole circulait. Les motions de l'UPC se recopiaient à la main, se lisaient à voix haute le soir, s'apprenaient. Dans un territoire où chaque journal était surveillé, l'UPC devint le premier réseau de diffusion du Cameroun : des dizaines de milliers de membres, des comités jusque dans les plantations.
L'administration coloniale répéterait pourtant, pendant dix ans, qu'Um Nyobè était un agitateur communiste et xénophobe, un semeur de haine raciale. Or voici ce que cet homme déclara devant le congrès de son parti à Kumba, en décembre 1951 :
« Nous devons mettre nos frères en garde contre le danger que consiste la politique du racisme anti-raciste. On ne peut, sous prétexte de lutter pour la libération des Noirs, mener une politique de haine contre les Blancs. La haine raciale est incompatible avec toute idée de progrès. »
Dans six ans, l'homme qui prononça cette phrase serait abattu comme un terroriste.
Fin 1954, la France envoya à Yaoundé un nouveau haut-commissaire avec une mission claire : reprendre le territoire en main. Il s'appelait Roland Pré. Les historiens le décrivent comme un homme à poigne, persuadé que l'UPC était une antenne du communisme international qu'il fallait briser — vite.
La machine se mit en marche avec une méthode qui n'avait rien d'improvisé : on interdit les réunions, on révoqua les militants de leurs emplois, on en arrêta pour un tract ou pour un mot, et l'on envoya harceler les sections de brousse jusque dans les villages où elles se réunissaient sous un arbre. L'étau se resserra mois après mois, et chaque tour de vis poussa un peu plus la colère vers le point de rupture.
Le 22 avril 1955, Um Nyobè écrivit encore. Il posa noir sur blanc qui était son ennemi, et qui ne l'était pas :
« Ce que nous voulons affirmer une fois de plus, c'est que nous sommes contre les colonialistes et leurs hommes de mains, qu'ils soient Blancs, Noirs ou Jaunes, et nous sommes les alliés de tous les partisans du Droit des peuples et nations à disposer d'eux-mêmes, sans considération de couleur. »
Un mois plus tard, la ville brûla.
22 mai 1955. Les affrontements éclatèrent le même jour à Douala et à Mbanga, avant de gagner Nkongsamba, Édéa et Yaoundé — si bien qu'en quelques jours ce ne furent plus des incidents locaux, mais les principales villes du territoire qui échappèrent à l'administration. Partout se répétèrent les mêmes scènes : des barricades qu'on dressait au petit matin, des charges pour les enlever, et des tirs.
Combien de morts ? La réponse, à elle seule, dit tout de cette guerre.
L'administration française annonça un bilan officiel : 25 morts, et 62 policiers blessés. Un livre blanc retint le chiffre de 20 morts. Un rapport de l'époque parla de 50 morts et 150 blessés parmi les émeutiers. Pour la seule ville de Yaoundé, on cita également 50 tués. Et des sources indépendantes de l'administration évoquèrent, elles, des centaines de victimes.
Vingt, vingt-cinq, cinquante, des centaines : selon la main qui tenait le crayon, les mêmes journées de mai changeaient d'ordre de grandeur.
C'est là que naquit le trou noir. Dès la première semaine de cette guerre, compter les morts camerounais devint une opération politique, tenue par ceux-là mêmes qui tiraient. Ce carnet-là, on le verra, ne serait jamais refermé.
Le 13 juillet 1955, la sanction tomba de Paris, froide et administrative : un décret dissout l'Union des Populations du Cameroun. Le premier parti du pays, celui-là même qui portait la demande d'indépendance devant les Nations unies, fut rayé d'un trait de plume — et parce qu'un parti dissous n'a plus d'existence légale, ceux qui l'avaient bâti n'eurent bientôt plus d'existence tranquille. On ferma les locaux, on chassa les cadres de leurs emplois ; et un matin, chez les Um Nyobè, ce fut son épouse — Marthe Ngo Mayack, qu'il avait épousée en 1944 — que l'on vint arrêter. Frapper l'homme ne suffisait plus : on frappait désormais ce qui l'entourait.
Pour des dizaines de milliers de Camerounais, on venait d'expliquer que la voie légale — les pétitions, les tribunes, les élections — leur était fermée. Que même avec le droit international pour eux, la porte était murée.
Que restait-il, quand on avait tout fait dans les règles et que les règles étaient abolies ?
Um Nyobè connaissait la réponse depuis longtemps, et c'était précisément celle qu'il redoutait : si l'on murait la porte, il restait la forêt.
Cette nuit-là, le greffier qui citait les textes de mémoire, l'homme des motions et des procédures, quitta Douala pour la région qui l'avait vu naître. Cette nuit-là, Um Nyobè choisit le maquis.
Il ne dormirait plus jamais deux fois au même endroit.
Quand on brûle le cahier, la parole entre dans la forêt.
Récit reconstitué à partir de sources documentées. Certains noms ont été modifiés. Les dialogues sont reconstitués.